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La nature vivante est-elle création ou inspiration ?


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 C'est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n'écoute pas.

(Victor Hugo)


1er épisode

(édité le 2 octobre)

Sylvester, le vieux sage, s'éveillait avec le jour, l'esprit encore engourdi de ce qu'il venait d'apprendre cette nuit.

De bien tristes nouvelles, comme d'habitude depuis des lustres.

– Ça ne peut plus durer ! dit-il à Saül, son compère reconnaissable à son allure légèrement penchée et à son air perpétuellement triste.

Celui-ci, membre lui aussi du Conseil des Sages, sentait la rosée fraîche à ses pieds alors que le soleil naissant commençait à dissiper la brume du petit matin d'un été précoce.

De quoi parles-tu ? s'enquit celui-ci.

De ce que la Société fait de ce qu'on lui donne, et dont elle use et abuse sans discernement.

Que peut-on y faire ? On ne peut quand même pas résoudre tous les problèmes de tous les hommes !

Non, bien entendu, mais on pourrait au moins tenter de corriger certains abus dont souffrent les plus faibles.

Par exemple ?

Par exemple les injustices dont beaucoup d'entre eux sont les victimes impuissantes.

Tu as des idées quant aux moyens pour y parvenir ? lui demanda Saül.

Non, mais nous allons communiquer avec les autres membres du Conseil. Ensemble nous trouverons bien quelque chose. Et pensif, il ajouta :

L'évolution de notre espèce au cours des âges a démontré notre faculté à prévenir presque tous les dangers qui nous ont menacés et à nous y adapter. Notre espèce a survécu alors que d'autres ont disparu. Nous avions des avantages génétiques sur eux, il doit nous en rester que nous n'avons pas encore développés.

* * *

Quelque part sous l'équateur, le soleil de cette fin de matinée frappait durement mais l'indolence apparente cachait mal la colère sourde qui grondait dans l'assemblée.

C'est honteux, monsieur le Juge, cette terre appartenait déjà à ma famille bien avant que les Blancs ne viennent nous "civiliser", nous apporter le progrès comme ils disaient.

Je le sais Siméon, rétorqua le juge coutumier du haut de son estrade et de son statut récemment et chèrement acquis, mais aucun document officiel ne vient corroborer ce qui n'est donc qu'un simple état de fait. En toute logique, votre terre appartient donc à l'État qui peut en disposer comme bon lui semble.

Le groupe de petits propriétaires qui constituait le plus gros de l'assemblée criait au scandale, pendant que les assesseurs et le greffier tentaient de faire oublier leur présence. La matinée promettait d'être animée, au vu du nombre de fermiers convoqués pour la même raison : leur exploitation venait d'être très officiellement acquise par un lointain entrepreneur dont le nom et les activités fructueuses commençaient à faire l'objet de chroniques dithyrambiques dans la presse économique. Qu'il soit un familier du pouvoir était bien entendu une rumeur que de mauvaises langues prenaient un vain plaisir à colporter. Les gens sont méchants, ma bonne dame !

Ainsi donc, hurla Joséphine, qui exploitait la parcelle voisine de celle dont Siméon venait d'être exproprié, il suffit qu'un baron quelconque lorgne sur une de nos exploitations et qu'un tribunal accède à sa demande pour qu'on nous en dépouille ?

Siméon renchérit, manquant de perdre son calme :

De quoi allons-nous vivre, qu'allons-nous donner à manger à nos enfants si nous ne pouvons plus traire nos vaches ou nos chèvres, récolter nos légumes ou cueillir nos fruits pour les vendre au marché ?

Vous ne perdrez rien, répondit le juge avec véhémence, puisqu'à partir de ce jour, le propriétaire officiel vous engage comme journaliers salariés. Vous recevrez un traitement hebdomadaire et vous n'aurez plus à vous soucier ni de l'achat des intrants – il aimait ce mot qu'il venait tout juste d'apprendre – ni de la gestion financière. Vous aurez ainsi une garantie de revenus.

Nos terres devaient revenir à nos enfants, répliqua Joséphine, quel sera leur avenir sans cet héritage ?

Pierre, l'avocat du nouveau propriétaire s'aperçut de la gêne subite qui rendait le juge muet – l'intelligence et l'humanité ne faisaient pas partie des prébendes accordées par sa hiérarchie – prit une grande inspiration et répondit à sa place :

Justement, bonnes gens, cet arrêt de justice remédie miraculeusement à cette incertitude. Les revenus garantis qui vous sont généreusement octroyés par le nouveau maître des lieux vous garantit de pouvoir leur offrir des études au bout desquelles leur inclination naturelle actuelle à perpétuer les traditions familiales n'auront que peu de poids face aux carrières professionnelles dont ils n'auraient jamais pu rêver s'ils avaient dû continuer à vous seconder dans l'exploitation ardue de vos parcelles dont le rendement ne vous assure présentement que des incertitudes tant les éléments naturels sont inconstants et que…

Arrête ton char, Ben-Hur, l'interrompit Siméon qui aimait beaucoup les péplums et les films d'histoire. Mets-nous tout ça par écrit, on a déjà oublié le début de ta phrase !

Un immense éclat de rire éclata dans la salle et, n'était la couleur ébène de sa peau, on aurait pu voir l'avocat rougir de colère, ou peut-être de honte. Un illustre homonyme français avait pourtant fait sa réputation de ces envolées lyriques apprêtées mais parfaitement construites, bien que ce fût pour faire rire. Vexé au plus profond de son ego, il reprit de plus belle, mais cette fois sans ambages :

De toute façon, vous ne pouvez pas vous opposer à la souveraineté de l'État. Tous les plaignants ont été déboutés et le jugement a été rendu, la décision leur sera confirmée par écrit endéans les trois jours.

* * *

2e épisode

(édité le 8 octobre)

La cruelle mésaventure de Siméon et de ses voisins était arrivée à la connaissance du Conseil des Sages. Le vieux Sylvester, toujours vert malgré son âge très avancé, en avait relaté le détail à ses pairs.

Ce que je viens de vous conter n'est qu'un des multiples exemples de ce pourquoi nous avons développé une nouvelle stratégie.

Argan était encore jeune mais ses qualités de cœur avaient déjà été remarquées et il venait de rejoindre le Conseil. Il interrogea les autres membres :

Je n'étais pas né à cette lointaine époque. Comment cette idée vous est-elle venue de modifier notre génétique de telle façon ?

Il a fallu du temps, intervint Olivier, mais notre savoir ancestral nous a permis de faire évoluer nos gènes et d'apporter une réponse adaptée. Cette réponse était en nous, mais nous ne le savions pas.

Saül ajouta :

Bouli, un frère des lointaines Steppes, a, comme il dit, "modélisé" le problème. Lui et ses congénères ont développé par là-bas une capacité à déduire de données contradictoires des solutions auxquelles nul n'aurait songé.

Tu peux donner un exemple ? demanda Argan.

Olivier, le troisième plus ancien du Conseil, avait participé aux réflexions du groupe et avait été plus que surpris de la puissance de la méthode utilisée pour soudain faire surgir le génie de leur imagination. Une telle créativité n'avait que rarement été observée parmi les hommes. Il lui répondit :

Attends la suite de l'histoire, Argan, tu verras que ce qui a été la source d'une nuisance peut souvent être transformé en avantage.

* * *

Au village de Siméon, Joséphine et les autres expropriés s'étaient réunis sur la place, à l'ombre apaisante des frangipaniers en fleurs dont les feuilles semblaient frémir, comme intéressées par la conversation animée des villageois.

C'est une plaisanterie de mauvais goût ! disait Joséphine.

Ils se moquent de nous, c'est inacceptable après ce qu'ils nous ont fait, approuva Siméon.

Le vieux Théoneste était prostré. Son épouse était alitée, terrassée par le cataclysme qui les avait atteints quelques jours auparavant. Lui aussi avait, comme les autres, reçu le courrier attendu, dans la crainte de voir se confirmer définitivement la perte de leurs biens et la triste noirceur de leur avenir. Il réussit néanmoins à dire :

C'est probablement une erreur. C'est une petite nièce du juge, pourtant fils unique, qui est dorénavant préposée au greffe du tribunal. Elle a dû oublier de vérifier si la machine était en ordre. Ils vont certainement corriger, et accessoirement accuser quelqu'un d'autre de cette bêtise.

L'événement était incroyable, incompréhensible. De mémoire d'homme, jamais une telle gaffe n'avait été commise dans une administration du pays. Des lenteurs, certes, des arrangements souvent nécessaires, mais jamais des actes légaux… vierges de tout texte hormis l'entête officiel du tribunal local et des mentions administratives habituelles.

Assis dans leur coin, Félix et Marie-Rose n'osaient pas intervenir dans cette conversation. Ils n'avaient remarqué aucune bizarrerie dans le document qu'ils avaient reçu, si ce n'est que le jugement leur était favorable. Ils en voyaient la raison dans le fait que leur parcelle se situait en bordure des terrains expropriés et en était séparée par un petit cours d'eau au débit pour le moins aléatoire. Ils tentaient aussi de faire oublier le lien de parenté de Marie-Rose avec les parents du juge.

* * *

Au tribunal de province, les choses se gâtent. La surprise avait été telle chez les destinataires des jugements que l'information avait vite fuité vers le juge qui, au tribunal, ne décolérait pas. Les yeux larmoyants de sa nièce ajoutaient à son charme juvénile des arguments que le juge n'aurait normalement ignorés.

Je vous jure, monsieur le Juge, que les documents étaient parfaits et ne présentaient aucun défaut lorsque je les ai mis sous enveloppe, assura-t-elle entre deux sanglots non feints.

Ce n'est pas crédible, jeune fille ! Vous étiez sans doute encore occupée à vous vernir les ongles ou à feuilleter ces magazines féminins qui vous mettent la tête sur orbite. À moins que vous n'ayez confié cette tâche à un de ces petits employés qui vous tournent autour.

La jalousie t'égare, mon lion en sucre ! minauda la jeunette, je ne pense qu'à toi et à ta…

Mais tais-toi donc, imbécile, l'interrompit son "oncle", tu sais bien que les murs ont des oreilles ! Ressors-moi plutôt les originaux des jugements, qu'on en refasse des copies et qu'on les renvoie à ces bouseux.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais devant un juge stupéfait et une nièce liquéfiée, les originaux des jugements leur apparurent tout aussi vierges que la feuille d'un écolier avant l'examen.

Sorcellerie ou trahison ? Le mystère les empêcha notamment de dormir.

* * *

3e épisode

(édité le 15 octobre)

Pendant ce temps, au village, la nuit est tombée, et avec elle, la tension des dernières heures. Le calme était revenu et Siméon réfléchissait, adossé à l'acacia que son grand-père avait planté devant sa modeste habitation. Nul doute que les jugements prévus arriveraient le lendemain, authentifiant définitivement les décisions de justice qui confirmeraient leur malheur.

Grand-père, ton esprit est dans cet arbre. Qu'aurais-tu fait à notre place ? Aurions-nous déplu aux dieux en les abandonnant au profit de celui que nous ont imposés les Blancs ? Ils le disaient pourtant juste et bon, mais visiblement, ils ont dû nous en envoyer une copie pirate.

Bercé par ses réflexions philosophiques, Siméon s'endormit et se revit assister émerveillé aux cérémonies animistes auxquelles il participait lorsqu'il était enfant. La nature ne faisait pas de promesse, ne réclamait pas de sacrifice, se rebellait parfois mais revenait plus belle à chaque saison. À son réveil, il eut l'impression d'être entré dans l'arbre, de communier par lui avec son grand-père. À moins que ce ne fût l'esprit de l'arbre qui soit entré en lui, toujours est-il qu'il se réveilla porté par un optimisme que pourtant rien ne pouvait justifier.

Le lendemain ne vit arriver aucun courrier du tribunal, ni le jour suivant. Les villageois reprirent espoir et pensèrent que la Justice avait – une fois n'est pas coutume – fait marche arrière en se rendant compte de la catastrophe humaine que générait la décision d'expropriation. À moins qu'on n'ait découvert que l'opération ne fût qu'une malversation, si courante dans le pays. Sale temps en perspective pour le juge !

Siméon ne savait pas encore que ledit juge était effectivement dans une mauvaise position, quoique cette formule fût, dans son cas, assez malheureuse.

* * *

Pierre, l'avocat volubile, se tenait face au juge dont il occupait le fauteuil comme pour bien marquer la supériorité dont il se targuait moins d'un point de vue hiérarchique que de par le rôle qu'il avait joué dans cette mauvaise pièce. En l'occurrence Brecht plutôt que Courteline.

Mystère, que nenni ! Foin de sorcellerie ! Fi de ces billevesées ! déclamait le ténor du barreau qui ne pouvait se départir de ces traits d'éloquence qu'il pensait utiles à sa renommée.

Il poursuivit, un index agressif pointé sur le juge qui se décomposait :

Mon client vous enjoint de régler ce problème au plus vite, sans quoi d'autres que lui, vous et moi pourraient être au courant de la façon dont vous avez été nommé à ce poste.

Comment voulez-vous que j'y parvienne ? répondit le juge tremblant. Je n'ai aucune connaissance des technologies d'aujourd'hui. L'ordinateur, les logiciels et l'imprimante ont été remplacés, et on a encodé une seconde fois l'ensemble des documents. Et je ne connais personne qui puisse découvrir la source du problème, et encore moins la solution.

Soit, admit le baveux (il sortait justement son mouchoir pour s'éponger le visage), je trouverai à la capitale le spécialiste nécessaire. Vous participerez évidemment aux frais induits.

Son nom et surtout celui de son client lui ouvrirent les portes de l'université qui dépêcha sur place son meilleur informaticien. Celui-ci ne trouva rien qui puisse expliquer le phénomène, d'autant que, profitant du matériel mis sous sa loupe, il mit en page et imprima son propre cours de programmation BASIC. Étonnamment, le document sortit parfait de l'imprimante. Re-mystère. Mais pas son curriculum vitae, dont certains paragraphes semblaient avoir été effacés et remplacés par des zones blanches. Re-re-mystère ! même si pour ces lignes, il aurait pu en deviner la raison. Il n'en souffla mot à personne et remit à son doyen un rapport circonstancié en même temps qu'une facture du même métal.

 * * *

C'était le premier de l'an, Sylvester était à la fête. La stratégie qu'ils avaient imaginée donnait des résultats prometteurs. L'étrange phénomène observé dans le village de Siméon se répétait partout dans le monde.

Un candidat à une élection présidentielle en Amérique du Sud avait dû se retirer en constatant que toutes ses promesses, largement diffusées dans des tracts et dans la presse, disparaissaient comme par magie du papier sur lequel elles étaient imprimées.

En Asie, un condamné à une lourde peine pour délit d'opinion s'était finalement vu relaxer parce que le ministère de la Justice était incapable de produire les rapports accusateurs qu'il avait patiemment construits de toute pièce.

En France, un producteur de plats cuisinés avait vu les étiquettes de ses emballages caviardées. Certaines des notices de composition des plats comportaient des blancs là où étaient initialement écrits des mots comme "viande de bœuf", "huile d'olive", "sans sucre ajouté"…

Les cinq membres du Conseil, à savoir Sylvester, Saül, Bouli, Olivier et Argan, avaient comme par magie déjà connaissance de ces bonnes nouvelles. Ils pouvaient être satisfaits des résultats de l'évolution génétique qu'ils avaient imposée à leur espèce, mais restaient malgré tout dubitatifs. En effet, l'homme est non seulement retors mais a toujours été prompt à trouver des solutions aux problèmes qui se posent, voire à les contourner lorsque le challenge leur paraît inaccessible.

Et en effet…

* * *

4e épisode

(édité le 22 octobre)

La communauté scientifique. était dans l'embarras. Non seulement le professeur-consultant n'avait pas réussi à régler le problème, ni n'en avait trouvé la source, mais il souhaitait qu'on lui paie sa facture. Le doyen avait refusé, arguant du fait que le contrat n'était pas rempli. Le professeur rétorqua qu'une sommité académique n'avait jamais eu d'obligation de résultat et ajouta :

Si je ne suis pas payé, alors rendez-moi la commission que je vous ai avancée pour votre participation au séminaire de Paris. Je m'apprêtais justement à demander aux autorités une copie de votre rapport.

Hmm, bon, répondit le doyen embarrassé. Je vais dans ce cas donner des ordres à la comptabilité. Quant au rapport de séminaire, je vous saurai gré de bien vouloir attendre que je vous le transmettre personnellement, pas la peine d'ameuter la communauté scientifique avec ce détail.

Le doyen ne comptait cependant pas en rester là. Un défi lui avait été lancé, il devait à la renommée de son université d'y répondre. D'autant que le client pourrait, lui aussi, lui réclamer le remboursement du "petit cadeau qui entretient l'amitié". Lui revint en mémoire l'arrivée récente d'un nouveau professeur de sciences. Si ce n'est la machine, se disait-il, ça pourrait être le papier, trop vieux, trop humide ou mal fabriqué.

Il convoqua donc, toute affaire cessante, le jeune professeur qui se présenta sans délai à son bureau.

Je suis Viktor, avec un "k" s'il vous plaît.

Avec un "k" ?

Oui, mes parents ont étudié à l'université de Novosibirsk, n'est-ce pas, ils m'ont donné un prénom local en souvenir de leur séjour là-bas. Que puis-je faire pour vous ?

Le doyen lui fit un résumé de la situation et ajouta :

Bien entendu, pendant la durée de votre séjour dans ce village, votre salaire vous reste dû. Si vous réussissez à résoudre ce problème, votre avenir parmi nous sera assuré et la gloire en rejaillira sur notre université.

De retour à son bureau, Viktor commença par surfer sur la Toile à la recherche de cas similaires. Et il en trouva tellement que la tête lui tourna. Dans tous les continents le même phénomène se répétait. Il intégra les données dans un énorme tableur et chercha les occurrences de mots-clés qui lui semblaient se répéter un peu trop souvent. Les résultats de l'analyse confirmèrent ses premiers doutes, deux notions revenaient partout : le mensonge et l'injustice. Il prépara un petit sac de voyage et se rendit au village.

 * * *

Le précédent professeur-consultant n'était resté que deux jours au village, n'ayant pas envie de faire remarquer l'inutilité de son déplacement. Discrétion est mère de prudence.

En revanche, après s'être présenté au juge et lui avoir expliqué qu'il reprenait les recherches abandonnées par son confrère, Viktor prit le temps de visiter le village. Se faisant remarquer par un aimable sourire toujours présent sur son visage avenant, il lia conversation avec les habitants. Il finit par rencontrer ceux que le juge présentait comme les leaders de ce qu'il appelait la "mutinerie"

Ils ont osé défier l'autorité ! éructa le juge. Il est inacceptable que la Justice soit ainsi bafouée.

Tu l'as dit, bouffi, se dit Viktor in petto. Si ce que je soupçonne se confirme, tu seras moins fier.

Le juge continua sur sa lancée :

Vous êtes ici pour régler ce stupide problème. Je ne comprends pas comment un professeur de science pourrait être un spécialiste de ces machines de bureau mais j'espère que vous ferez mieux que votre prédécesseur.

Monsieur le Juge, rétorqua Viktor piqué au vif, ce que la technologie a peine à percevoir, n'est-ce pas,  est souvent plus visible au travers d'une vision biologique. Mais c'est une démarche qui exige une certaine connaissance de la nature vivante et surtout beaucoup d'humilité.

Il ajouta :

Ceci dit, merci pour votre accueil et pour le bureau que votre nièce a accepté de partager avec moi, même si je ne pense pas y passer beaucoup de temps. J'aime marcher et prendre le vent pour m'aérer l'esprit et le laisser ouvert à toute information utile.

C'est ainsi que, dès le premier jour de son arrivée, il fit connaissance de Joséphine qui commençait à abandonner son rêve de devenir la Mama Benz de la province. Il accepta une invitation à dîner et se retrouva dans jardin joliment arboré au centre d'une joyeuse marmaille. Il y avait au moins une douzaine d'enfants de tous âges, jouant qui au cerceau, qui à la marelle tandis que des vieux, dans un coin disputaient une partie d'awalé. Joséphine s'aperçut de sa perplexité et vint l'accueillir :

Ne vous trompez pas, tous ces enfants ne sont pas les miens, les plus jeunes sont ceux de Siméon, mon voisin que je vais d'ailleurs vous présenter. Il est là-bas, sous son acacia comme d'habitude depuis plusieurs jours. On dirait qu'il lui parle.

Ou peut-être qu'il l'écoute, corrigea mystérieusement Viktor.

Effectivement, Siméon sursauta à l'arrivée de sa voisine et de ce sympathique inconnu.

Je te présente Viktor, annonça Joséphine.

Avec un "k", n'est-ce pas, compléta Viktor.

* * *

De la cuisine provenait un délicieux fumet que le quartier où vivait Viktor dans la capitale n'avait pas pour habitude de véhiculer. Le poulet était délicieux, accompagné de son pain de banane plantain et de quelques bières fraîches qui aidèrent aux rapprochements humains.

Viktor se sentait à l'aise et appréciait de plus en plus l'esprit simple et positif de ses nouveaux amis. La conversation vint rapidement à aborder le sujet qui avait amené Viktor au village. Ce dernier recueillit quelques détails supplémentaires, des informations que lui avaient soigneusement cachées le juge et le doyen.

Joséphine montrait toujours des signes d'inquiétude, mais Siméon semblait plus serein :

Garde confiance, Joséphine, chaque fois que j'approche de mon arbre, mes craintes s'évanouissent comme par magie. Je crois que Grand-père me parle à travers lui et me dit que les choses vont s'arranger.

Et si vous nous le présentiez, votre grand-père ? demanda Viktor.

Vous êtes sérieux, Viktor ? s'étonna Joséphine.

Allons-y, dit Siméon, une petite promenade nous fera le plus grand bien après ce magnifique repas.

Les trois amis se rendirent donc dans la parcelle voisine et furent frappés de stupeur en voyant l'acacia auréolé d'une lueur très faible mais malgré tout bien visible dans la nuit noire. De même ses grappes de fleurs clignotaient légèrement telles des essaims de lucioles. Muets devant un tel spectacle, ce fut Joséphine qui rompit le silence.

Siméon, je ne me moquerai jamais plus de toi. Et vous, Viktor, qu'en pensez-vous ?

Je crois qu'il est temps de vérifier ce que j'entrevois depuis quelques jours, répondit Viktor. Ce soir il est tard, rendez-vous demain matin pour les premiers tests auxquels je compte procéder.

Ce fut la première nuit que Joséphine passa sans cauchemar depuis cette funeste journée au tribunal. Quant à Siméon, avant de quitter son jardin, il fit un clin d'œil à son arbre qui s'éteignit doucement.

* * *

5e épisode et fin

(édité le 29 octobre)

Le lendemain c'était dimanche, et Viktor en avait profité pour rassembler les villageois menacés d'expropriation et dont il avait obtenu la liste auprès de la greffière du tribunal. Il souhaitait surtout les rassurer, tant que faire se peut.

Mes amis, voilà déjà plusieurs jours que je me documente sur le phénomène qui est survenu dans votre village. Savez-vous que ce mystère a lieu partout dans le monde ?

Ce n'est pas nouveau, dit Siméon, les expropriations font partie de la stratégie des grands groupes, et les petites gens ne peuvent s'y opposer.

C'est vrai, répondit Viktor, mais le lien commun avec les autres affaires similaires dont j'ai connaissance, n'est-ce pas,  ce n'est pas l'expropriation en tant que telle. Je soupçonne autre chose, même si c'est à peine croyable. D'ailleurs, on va procéder aux tests dont je vous parlais hier soir.

Quels sont ces tests ? demanda Joséphine. Nous sommes prêts à faire ce que tu veux. Nous te faisons confiance, l'arbre s'est exprimé.

Viktor leur distribua alors des feuilles de papier et des enveloppes.

Vous allez tous écrire sur ces feuilles : "Je m'appelle [votre nom], je suis marié(e) à [le nom de votre conjoint] et mes enfants s'appellent […]. Cependant, et c'est important, l'un de ces noms devra être inventé ! Vous glisserez ensuite la feuille dans une enveloppe que vous fermerez. Par contre, Siméon, toi tu vas faire la même chose mais sur une peau de chèvre, j'en ai vu chez le fabricant de djembés.

Où veux-tu en venir, Viktor ? s'étonna Siméon. On se croirait revenus sur les bancs de l'école.

Patience, Siméon, répondit Viktor. Conservez ces enveloppes par devers vous de façon que personne n'y touche. Si j'ai raison, n'est-ce pas, vous serez surpris tout à l'heure.

La communauté se mit à l'ouvrage, et les devoirs finis et dûment mis sous enveloppe, les villageois retournèrent à leurs occupations dominicales.

* * *

Viktor revint en fin d'après-midi. Il avait, lui aussi, fait le test et était cette fois, convaincu que sa théorie était plausible, bien qu'encore inexplicable. Il apportait de grandes glacières dans lesquelles refroidissaient des bières légères et des sodas, ainsi qu'un sac rempli de gâteaux pour les enfants.

Bonsoir les amis. Voici le moment de vérité. Prenez chacun votre enveloppe, ouvrez-la et dites-moi ce que vous y voyez.

Joséphine fut la première à s'exécuter tant elle était impatiente de comprendre le but de ce petit exercice. Et tous firent pareil. Le temps semblait suspendu, les villageois étaient bouche bée devant ce qu'ils constataient.

Achille, Théoneste, Prudence et les autres répondirent tous en même temps. Même Félix et Marie-Rose, qui pourtant ne faisaient pas partie des villageois spoliés, s'étaient prêtés au jeu, portés par un sentiment d'appartenance à un événement

Quelqu'un a effacé des mots ! Pourtant l'enveloppe ne nous a pas quittés. Il y a de la sorcellerie là-dedans !

Probablement pas n'importe quels mots, rétorqua Viktor. Regardez mieux.

C'est vrai, admit Prudence, j'avais changé le nom d'un de mes enfants, c'est celui-là qui a disparu de la feuille.

Pour moi, c'est un peu différent, expliqua Achille. J'avais écrit que j'étais marié avec Antoinette, alors que nous vivons en concubinage. C'est le mot "marié" qui a été effacé.

Viktor souriait, il s'était prouvé sa théorie, mais il restait encore une chose à vérifier. Siméon, qui n'avait encore rien dit, avait lui aussi le sourire aux lèvres et s'était rapproché de son arbre auquel il semblait parler.

Siméon, lui demanda Viktor, peux-tu s'il te plaît nous rejoindre et nous commenter tes propres écrits ?

Au vrai, Viktor, rien n'a été effacé sur la peau de chèvre. J'avais menti pour le nom de ma femme, il est resté tel quel. J'espère qu'elle ne m'en voudra pas trop.

Certainement pas, lui assura Viktor, c'était pour la bonne cause, n'est-ce pas. D'ailleurs je pense que tu as aussi commencé à percer le mystère.

Oui, je crois, répondit Siméon. La nature vient en aide aux plus faibles, même si je ne comprends pas comment.

* * *

Le pourquoi lui semblait évident, le comment résistait encore. Et il était encore trop tôt pour faire part de ses déductions à une communauté scientifique réputée pour son imperméabilité aux idées qui dérangeaient leurs certitudes.

Viktor rentra à la capitale et investit son laboratoire dont il interdit l'entrée à quiconque n'était pas au courant du phénomène qu'il étudiait. Outre les échantillons qu'il avait rapportés du village, il s'était fait envoyer des imprimés des quatre coins du monde, là où le même phénomène s'était manifesté.

Diverses provenances, diverses fabrications, divers matériaux de base et pourtant chaque fois la même constatation : la composition chimique des fibres végétales utilisées, qu'elles proviennent de résineux ou de feuillus, montraient une infime différence par rapport aux modèles décrits par l'Académie des Sciences. Et chaque fois la même : un composant jamais observé dans un végétal et jamais dans ce type de structure. Et pourtant, le texte de Siméon n'avait subi aucune altération, mais il avait écrit sur une peau de chèvre. Le phénomène n'apparaissait donc que sur des supports végétaux.

Dans la nature, les structures hydrophobes ne sont pas rares, notamment dans la feuille de lotus. Cette propriété, découverte voici à peine plus de vingt ans en Occident, était déjà connue en Asie depuis vingt siècles.

Et on se permet de leur donner des leçons ! pensa Viktor.

Quoi qu'il en soit, la découverte de Viktor n'était, théoriquement, qu'une étape dans la résolution du problème qu'on lui avait confié à résoudre.

Résumons-nous, se dit-il, quels sont les éléments en notre possession ?

Un : je sais d'où vient le problème.

Deux : j'en connais la raison.

Trois : je sais à peu près comment ça fonctionne.

Un certain sentiment de fierté l'étreignit mais fut bientôt remplacé par de nouvelles interrogations :

Les scientifiques parviendront-ils à juguler le problème ? Oui, certainement, mais il leur faudra des années.

D'autre part, ne suffirait-il pas de remplacer le papier d'origine végétale par un autre support, d'origine minérale ou animale, lisible par tout un chacun ? Oui, même si c'est plus cher. Et là aussi, c'est le contribuable qui en paiera finalement la différence.

Les gouvernements ne pourraient-ils pas tout simplement supprimer le papier et imposer les versions électroniques ? Oui, même si cette solution obligera toute la population à s'équiper d'ordinateurs alors que beaucoup n'en ont pas les moyens.

Sur ces réflexions, il s'endormit sur sa paillasse et rêva à ses nouveaux amis du village. Pendant que, loin de là…

* * *

Sylvester, le Sage, le grand chêne régissant la destinée des forêts, Saül le saule, Bouli le bouleau, Argan et Olivier qu'il semble inutile de présenter, ne pouvaient être plus heureux. Depuis des heures, les informations leur parvenaient sur les résultats des travaux de Viktor, véhiculées par leurs profondes racines en relation quasi directe avec leurs frères et sœurs de par le monde. Le phénomène avait été expliqué par Viktor, plus précisément par son doyen qui s'était évidemment octroyé la gloire de la découverte. Les gouvernements, les partis, les groupes industriels, les financiers, en un mot les puissants avaient pris la mesure de la menace visant leur pouvoir. Les scientifiques redoublaient d'effort et faisaient des ronds de jambe pour obtenir les budgets de recherche.

Les membres du Conseil partageaient leur bonheur avec leur communauté, répartie dans les forêts, les parcs, les jardins. Leur fût luisait de fierté, leurs feuilles vibraient de plaisir pendant que, de leurs racines, ils transmettaient la bonne nouvelle à tous ceux de leur espèce.

Quel homme, ce Viktor ! s'exclama Sylvester. Même avec un "k".

Mère Nature a encore gagné ! ajouta Olivier.

Comme quoi, renchérit Saül, la nature vivante recèle encore bien des secrets…

… qu'il convient de ne dévoiler qu'à ceux qui la respectent, continua le jeune Argan, fier d'avoir participé à cette avancée vers un mieux-être pour les faibles et ceux qui souffrent de leur condition.

Il subsiste néanmoins un problème, déclara Bouli.

Il poursuivit, devant l'attitude étonnée de ses confrères :

Dans mon pays, les Steppes, et comme vous en avait informé Sylvester, nous aimons raisonner logiquement. Suivez mon raisonnement :

Le papier végétal trie les mots et efface les mensonges, les injustices et tout ce qui est contraire aux Droits de l'Homme.

Tous ensemble, les végétaux ont secrété la molécule miracle qui a résolu ce problème.

Mais un support qui ne serait pas végétal échapperait évidemment à notre contrôle.

« Ça, c'est ce que nous appelons le Système mais, au-delà, il existe un Super-Système. Il y a toujours des choses autour des choses, même si nous ne les voyons pas au premier coup d'œil. Or, qu'est-ce qui envoie les mots sur le papier ? Qu'est-ce qui continuera à envoyer les mots s'ils sont destinés à être écrits sur d'autres supports ?

Les ordinateurs ! s'exclama Argan.

Exact, répondit Bouli. Et de quoi sont principalement composés les éléments dits intelligents de ces ordinateurs ?

De matériaux parfois rares et chers, continua Argan, et dont l'extraction se fait souvent en exploitant les populations locales.

Très juste ! répliqua Bouli.

Et, s'adressant à Sylvester, demanda :

Quelles sont vos instructions ?

Le vieux sage, qui représentait parfaitement l'adage "La nature règle les problèmes avant qu'ils ne surviennent", répondit joyeusement :

 Convoquez une réunion avec le Conseil des minéraux. Peut-être que l’aluminium, l’antimoine, l’arsenic, le baryum, le béryllium, le cadmium, le chrome, le cobalt, le cuivre, le gallium, l'or, le Mercure, le palladium, le platine, l'argent, l'étain, le zinc… pourront tirer profit de nos travaux et trouver une parade… n'est-ce pas ?

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Postface

Ami lecteur, le but premier de cette petite fable était de montrer que de multiples problèmes peuvent se présenter chaque jour. Et que chacun d'entre nous tentera de les résoudre avec ses propres armes, c'est-à-dire sa propre expérience, ses acquis scolaires et restera souvent prisonnier de son inertie psychologique.

C'est en ouvrant humblement son esprit à d'autres façons de penser, à d'autres sources de savoir, que le chercheur pourra trouver de nouvelles pistes de réflexion sur lesquelles il n'avait peut-être pas osé s'aventurer. Car, pour beaucoup, il s'agit bien d'une aventure de croire que la biologie peut receler les réponses à des problèmes technologiques.

Or, comme nous le rappelle le vieux Sage Sylvester, la nature règle les problèmes avant qu'ils ne surviennent. Et la nature a encore énormément de choses à nous apprendre, à condition que nous soyons assez curieux et surtout assez modestes pour lui demander conseil.

 

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